La Jungle plate
Johan Van Der Keuken
Pays-Bas, 1978, 90 min / Couleur

La Jungle plate, Johan Van Der Keuken, Pays-Bas, 1978, 90’

Synopsis

La Waddenzee, Mer des Terres Humides, est une région naturelle unique qui, selon les marées, est tantôt mer, tantôt terre. Johan van der Keuken filme cette "jungle plate", sa faune, sa flore et ses habitants et montre leur vie qui a été bouleversée par les développements économiques, techniques et industriels de la région.

La jungle plate est peut-être le plus beau titre de Johan van der Keuken, ce lieu où la forme et le fond atteignent une adéquation modèle, où le style s’avère sa plus grande capacité à signifier. A travers le microcosme de la mer des Wadden, espace de culture (pêche, agriculture mais aussi camping et usine nucléaire) gagné par les hommes sur la mer, la caméra traque les traces, les empreintes, les signes de vie comme autant de hiéroglyphes que le montage agence pour en tisser le sens, par des jeux de correspondances et des connexions à travers les strates de l’espace-temps, géographie et histoire mêlées. Sens contradictoire, comme l’indique le paradoxe poétique du titre : la calme platitude des lieux dissimule et révèle aussi au regard attentif de la caméra et du montage, autant de luttes pour la survie (“ c’est la jungle ”), de facultés d’adaptation (du carrelet comme du retraité), de puissances d’invention (techniques de pêche et d’agriculture) et de destruction (surexploitation, pollution) coexistant dans une histoire que les hommes fabriquent mais qui les dépasse et menace même de les détruire (voir l’interview tendue du technicien syndicaliste de l’usine chimique qui concède qu’on sacrifie la vie à une survie temporaire, et le socialisme rêvé à la jungle capitaliste présente).
Le film commence par l’ombre du filmeur, qui va s’estompant, sur des plantes agitées par un fort vent : image de la précarité de l’homme dans un environnement… qui lui survivra ou qu’il va détruire ? Le vent, élément dominant enveloppant tous les autres (sauf dans la séquence sous-marine qui coupe le son brusquement), le vent trouve écho dans la musique de Willem Breuker qui brode tout au long du film des variations de cuivres ironiques, grinçants ou nostalgiques sur une basse de jazz à l’unisson du plat horizon. Le film s’achève avec le flot canalisé d’une eau fortement polluée sur laquelle la voix du cinéaste énumère toutes les espèces disparues… Réalisé maintenant il y a presque trente ans, “ La jungle plate ” résiste, dans les deux sens de l’expression : le film résiste au vieillissement et il résiste à l’esprit du temps (la pensée économique unique). Il résiste bien à celui-là parce qu’il a su et sait encore résister a celui-ci, dans la mesure où il n’est pas un film écologiste mais écologique, pas un film militant mais politique, pas un
“ beau ” film mais un film poétique. Justement parce que sa charge politico-écologique, il la tire d’une intervention plastique qui n’est pas symbolique, et d’une intelligence (au sens de faire des liens) du montage qui n’est jamais propagandiste ; le film fonctionne comme une “ évidente ” mise en réseaux et en correspondances des cadres et formes de vie harmonieux et conflictuels (à l’instar des cadrages / décadrages et de la musique du film) dans lesquels les hommes sont pris tout en les transformant violemment… et hélas, aveuglément. La plate baie de la mer des Wadden, avec ses vers de vase, ses carrelets et ses pêcheurs, ses vacanciers et ses usines, ses oiseaux et ses avions de chasse, ses vaches et ses anti-nucléaires, devient sous nos yeux un analyseur plastique et politique de notre société follement industrialiste… Humain, trop humain !
François Niney (auteur de “L’épreuve du réel à l’écran” Ed. De Boeck 2000)

À propos du film

Article du monde du 18/10/05
Par Jacques Mandelbaum
La jungle plate  : la mer de Wadden, laboratoire du drame écologique.
Le Néerlandais Johan van der Keuken, mort en 2001 après avoir magnifiquement filmé son combat pour la vie (Vacances prolongées), fut un géant du cinéma documentaire, et a marqué d’une empreinte indélébile la riche histoire du genre au cours du XXe siècle. A la croisée du lyrisme poétique et de l’engagement sociopolitique, de l’humanisme et de la recherche formelle, de l’intimité du regard et de l’universalité du propos, son œuvre vaut encore aujourd’hui comme magnifique exemple de la vocation du cinéma. La Jungle plate, réalisée en 1978, en témoigne admirablement, à travers un thème - le triste sort dévolu par l’homme à la planète - qui est devenu entre-temps non seulement une actualité mais encore une urgence vitale.
Le film se cantonne à une région, la mer des Wadden, qui jouxte les Pays-Bas, l’Allemagne et le Danemark. Van der Keuken, par une approche composite qui prend en compte dans un même mouvement les modifications économiques, bio-zoologiques et humaines qui affectent la région, fait de cette vaste plaine humide découverte par le ressac le laboratoire des désastres infligés à l’environnement par la course aveugle au profit.
Trop talentueux et trop poli pour exprimer son alarme par le discours martelé du militant, Johan van der Keuken fait passer les choses en finesse, en assonances et raccords, en intuitions et suggestions, sur une lancinante rythmique de jazz mêlée à de furieux paquets la houle.
Poissons, coquillages et crustacés, mouettes rieuses et chars d’assaut, moutons fous et fromages affinés, pêcheurs désespérés et agriculteurs intensifs, militaires et militants antinucléaires, retraités sous parasols et syndicalistes pragmatiques, tout un monde se côtoie dans ce microcosme, où court le fil d’une question qui les relie, fût-ce à leur insu  : comment vivre dans un monde où la lutte affectée à ce dessein, pervertie par une activité économique dévolue à la seule rentabilité, aboutit chaque jour un peu plus à la disparition des possibilités mêmes de la vie  ? Tout le mérite du film consiste précisément à faire affleurer à la conscience du spectateur, sans niaiserie ni moralisme, le sentiment de cette unité du règne vivant et l’absolue nécessité d’en conserver l’équilibre.
En montrant que cette vaste étendue où palpite une vie de tous les instants est en même temps le dépôt de toute la crasse européenne. En énumérant la très longue liste des espèces d’ores et déjà disparues dans cette zone et en posant benoîtement à un syndicaliste converti à l’inéluctabilité de l’économie de marché cette toute simple question  : "Mais où est le socialisme si on fait le jeu des patrons  ? " A plus d’un égard, un film tout à fait prémonitoire.
Article Libération du 19/10/05
par Hervé Gauville
Van Der Keuken en plein art. Le regard serein du Néerlandis sur une zone cotière  : “ la jungle plate ”, documentaire de 1978
Il y a quatre ans, la mort a donné un caractère définitif aux Vacances prolongées de Johan van der Keuken, son dernier film, programmatiquement inachevé pour cause de cancer. Il y a une vingtaine d’années, le cinéaste filmait, dans un autre état de vacance, la mer des Wadden à sa manière méticuleuse et nonchalante. Vacuité d’abord de paysages étalés jusqu’à boucher l’horizon, vide de l’esprit pour mieux accueillir les lieux non communs de la pensée.
Métamorphose. La Jungle plate, jusqu’ici inédit, est une métaphore qui désigne la Waddenzee ou mer des terres humides, monotone zone côtière en bordure des Pays-Bas, d’Allemagne et du Danemark. Ce qui, à l’œil nu de l’estivant assis dans son transat, ressemble fort à un désert des Tartares (“Il n’y a plus que quelques lapins apprivoisés”), se métamorphose sous l’objectif de la caméra en une jungle mi-terrestre mi-aquatique peuplée de quantité d’espèces végétales, animales et humaines. Surgissent alors, dans le calme de cadrages tranquilles, de petites bestioles (carrelets, vers de terre,…) et de grandes causes (manifestation contre la centrale nucléaire).
Qu’il s’agisse du calfatage d’un chalutier, du repas des cormorans, de la récolte du lombric, du discours d’un syndicaliste ou du rythme des marées, les séquences sont traitées avec une constante équanimité. Il n’y a pas de combats mineurs ni d’images neutres. Son credo, van der Keuken aimait l’exprimer sous de multiples variantes  ; celle-ci n’est pas la moins éclairante  : “Il faut sortir de la tension qui existe entre la nostalgie de la pureté et l’engagement dans l’impureté pour se situer au point précis où tout peut se passer en même temps, en un millième de seconde. C’est l’art plein.” L’art plein est le contraire d’un art à visée totalisante. Dire en même temps l’eau et la terre, le détail et l’horizon, le bruit des vagues et la musique de Willem Breuker, revient à dire aussi le passé et le présent hors de toute tentation eschatologique. Et tout cela est dit d’un mouvement rêveur qui glisse sur les visages et s’arrête sur une herbe. Ou bien l’inverse.
Quand van der Keuken interviewe deux vieux pêcheurs devant la maison de la “Hâblerie” (parce que réservée aux histoires inventées), il décadre doucement l’un, puis l’autre pour faire voir ce qui se passe et surtout ce qui ne se passe pas juste à côté, à gauche ou à droite. Il décentre et décale comme on capte une parole hors champ. Non par maniérisme mais parce qu’on ne sait jamais  : hâblerie au milieu, vérité à côté. “Plus on réduit les informations, plus on aiguise la perception”, affirmait-il encore. Ses films sont engagés dans le flux et reflux d’une image à la recherche de sa mouvante figure, son émouvante fluctuation.
Course d’obstacles. “Ceux qui ont des difficultés sont éliminés” est la phrase récurrente qui vient sous-titrer quelques plans. Plus qu’un constat de sélection naturelle ou politique (la loi du plus fort), elle souligne ce qui, au fil du film, résiste à l’interprétation idéologique. La Jungle plate n’est pas un manifeste écologique, c’est une course d’obstacles au terme de laquelle, s’il faut en croire les Illuminations, “la mer s’assombrit parfois avec des éclats mortels”
Les inrockuptibles
Des plans courts, souvent arides, presque abstraits, des multiples visages qu’offre un littoral nordique, se succèdent suivant le trajet apparemment hasardeux d’un jazz dissonant, par moments grinçant. Beaucoup de surfaces grises, vaseuses, envahissent l’écran, définissant un paysage sinistré par une industrialisation croissante et la proximité d’une centrale nucléaire. Magistralement orchestrée par Van Der Keuken, cette inventive circulation des formes assure d’autant plus leur sédimentation en idées qu’elle laisse, dans ses écarts et ses rebonds, le champ libre à la perception de se déplacer, de trouver sa perspective, permettant à la pensée de voyager, d’entrer en mouvement, de créer du lien et du sens, et non de suivre une logique imposée.
Amélie Dubois

Générique

Titre

La Jungle plate

Réalisateurs

Image

Son

Montage

Production

Distribution

Pays

Pays-Bas

Année

1978

Sortie nationale

Mardi 18 octobre 2005