09/01/2019 à 20h | ,
Catalogue Hors les murs
Alain Cavalier, Ross McElwee : Auto-Portraits
Séance d’ouverture

Alain Cavalier, Ross McElwee : Auto-Portraits

Filmer à la première personne, c’est imaginer un espace commun pour la vie et les films. Cette démarche consiste nécessairement en une mise en forme – en scène, en récit – resserrée, fantasmée et romancée de l’espace et du temps d’une vie. Passée au filtre des moyens du cinéma, la veine autobiographique condense l’existence : un dialogue entre soi et le monde, une manière d’éprouver le passage du temps, une façon d’être - sociale, familiale, professionnelle, sentimentale, amicale… Ces films font résonner la vie, dans ses états les plus contradictoires, n’hésitant pas à dévisager sa part tragique.

Avec la pratique auto- biographique, les cinéastes réalisent l’archive de leur existence, captent le fugace, sauvegardent ce qui est voue àdisparaître. Les œuvres d’Alain Cavalier et de Ross McElwee se déploient avec une acuitétoute particulière àla croisée de ces aspirations et dialoguent ainsi naturellement, et ce jusque dans les voix de ces deux conteurs et filmeurs. Chacun y manie un humour et une dérision défiant la gravite des choses, la distance énigmatique et la fausse naÏvetéde Ross McElwee, la spiritualitéjoyeuse et joueuse d’Alain Cavalier. Alain Cavalier caractérise sa pratique autobiographique - son journal - comme un double mouvement, àla fois intérieur, tournévers lui, et extérieur, dirige vers le monde. Cette tension exprime combien ces films nous regardent et aussi pourquoi l’autobiographie n’est pas seulement un art de l’autoportrait, mais également du portrait. Ces deux « auto-portraitistes » se rejoignent ainsi par la pratique du portrait cinématographique, qui est aussi un art de la rencontre. Alain Cavalier y a consacréun important pan de son œuvre, Ross McElwee s’y adonne avant tout en les intégrant à ses films autobiographiques. Le choix de mêler dans ce cycle portraits et films àla première personne permet d’explorer comment on se raconte aussi à travers autrui, comment on est nourri de la rencontre, moteur essentiel de la démarche documentaire.

Cette convergence entre les cinéastes posée, il est frappant de voir combien l’un et l’autre incarnent deux cultures cinématographiques, l’une nettement francaise (d’un authentique américanophile), l’autre franchement américaine (d’un francophile avéré). Ross McElwee s’est rapidement placédans
la tradition américaine du cinéma àla première personne des années 1960 et 1970 - notamment sous l’influence d’Ed Pincus, l’auteur de Diaries : 1971-1976 (Journaux, 1981), qui fut son professeur à Harvard. La trajectoire d’Alain Cavalier débute par un cinéma de fiction avec des acteurs prestigieux, des équipes pléthoriques sur les plateaux, des moyens techniques foisonnants. À partir des années 1970, il amorce une pratique plus artisanale, qu’il approfondit en s’emparant de la vidéo, de caméras toujours plus petites, avec lesquelles il fait corps et regard.

Alain Cavalier pratique dans cette économie un « cinéma de chambre » ou le prosaïsme des petits riens est, par le truchement de son art, transcendéen une matière à la fois méditative et poétique. En plus du portraitiste, il est à situer dans la tradition picturale de la nature morte, saisissant objets, fruits et bestiaires en gros plans, dans des compositions animées par sa voix. Il s’agit d’un cinéma fondamentalement intimiste, dont le territoire même est constitué d’espaces réduits, confinés, domestiques : appartements, chambres, lits.

L’œuvre de Ross McElwee est aussi intime, mais sans doute moins intimiste. Comme tous les grands cinéastes étasuniens, il s’agit d’un formidable portraitiste de son pays : ses habitants et ses espaces, son présent et sa mémoire, ses lieux et son Histoire. L’horizon de ses films est aventureux, épique, et sa persona ne cesse d’intégrer un récit - historique, cinématographique - bien plus grand que lui. Et à l’image des plus fameux romanciers américains, il accomplit cela àpartir d’une terre d’élection ; la sienne est la Caroline du nord, Etat du Sud oùreposent encore les atavismes de la ségrégation, de la Guerre de sécession, de la religiosité. Entre Nord progressiste (le Massachusetts, où il s’est installé depuis qu’il a entamé ses études) et Sud conservateur (la terre de ses ancêtres), le personnage de cinéma Ross McElwee se tient sur cette bréche, ses films sont aussi des voyages àtravers les fractures et les possibles américains.

Arnaud Hée
programmateur du cycle

Intervenants

En présence de Ross Mc Elwee, Alain Cavalier.

Séance

Mercredi 09/01/19 à 20h | BPi-Centre Pompidou, Paris (75)

Backyard
Ross Mcelwee
États-Unis, 1984, 41’
Regard autobiographique sur la relation du cinéaste avec son père et de ce dernier avec les noirs qui ont travaillé dans leur foyer, ce film est aussi une étude sur les relations difficiles entre noirs et blancs en Caroline du Nord.