FILM

40 ans après : le deuil des années de plomb au Maroc...
Nos lieux interdits a été tourné pendant le temps où s’est tenue au Maroc l’enquête
de l’Instance équité et réconciliation, entre 2004 et 2007. Durant ces trois
ans, le film accompagne quatre familles dans leur quête de la vérité alors qu’eux-mêmes
ou les membres de leur famille ont été emprisonnés ou d’autres, disparus.
Il laisse émerger un douloureux retour sur soi de toute une société, mais aussi
un intime travail de mémoire et de deuil qui rejoint le travail cinématographique.
“ L’enjeu du film, explique la réalisatrice, est de faire exister des gens qui ont été
effacés politiquement au point de disparaître au sein de leurs familles.”
En 2004, le Roi du Maroc met en place l’Instance Equité et Réconciliation destinée à enquêter sur la violence d’Etat durant les « années de plomb. » Le film accompagne durant trois années quatre familles dans leur quête d’élucidation. Chacun est mis face à cet impératif soudain : faire remonter les souvenirs, dire ce qui a été muré dans le silence, comprendre les énigmes, saisir le destin des aînés, leur engagement, le sien propre. Faire le deuil des disparus, faire le deuil aussi de sa propre existence ruinée. L’expérience n’épargne aucune douleur, car chaque secret dévoilé ouvre sur un autre, et dans cette chute en cascade, c’est la famille et ses liens, ses légendes provisoires et ses conforts, qui menace de s’effondrer. La possibilité de la parole ne signifie pas sa fluidité, et c’est le cheminement douloureux d’une réappropriation d’un langage enfoui auquel on assiste. Du politique au domestique, entrelacés par force alors, aujourd’hui dénoués sur la place publique, le film montre des destinées dont nulle n’est sauve de l’héritage de l’Histoire.
Jean-Pierre Rehm
Extraits d’un article d’Isabelle Régnier paru dans Le Monde du 02/07/2008
« (…) D’une réflexion sur la mémoire de la violence politique au Maroc, inscrite dans la
lignée de Shoah, le film de Claude Lanzmann, la cinéaste en est venue à placer le dispositif
de l’instance au coeur de sa mise en scène. Pas pour en faire la chronique, mais plutôt pour
l’appréhender comme le moteur d’une réappropriation de leur mémoire par les personnages
auxquels elle s’est intéressée.
Mandatée en parallèle pour filmer le travail de l’instance (et constituer un fonds ayant vocation
à être exploité par l’INA, coproducteur du film, et par les autorités marocaines), Leïla
Kilani a rencontré ainsi la plupart de ses personnages - des familles dont l’un des membres a
été victime de la violence d’Etat (disparu ou prisonnier politique). « Le Maroc n’est pas un
pays où il y a eu 100 000 disparus, explique-t-elle. Il n’y a pas non plus un fonctionnement
d’appareil d’Etat à décortiquer. Ce qui m’intéressait était ce qui produisait la terreur. C’est-àdire
l’indicible, la rumeur, et celle-ci partait des salons marocains. La terreur était à l’intérieur
des familles »(…)
Le film a glissé d’une problématique centrée sur la parole des victimes, “une catégorie qui
induit des certitudes en termes de représentation”, à une autre, plus instable, fondée sur le
dialogue entre des générations d’une même famille filmées chez elles, dans leur salon. (…)
(…) L’histoire que révèle le canevas d’histoires tissé par le film a un goût amer. Après quatre
ans durant lesquels chaque découverte ouvrait un puits de nouvelles questions, aucune des
familles représentées n’a obtenu de réponses définitives de la commission. Dans le même
temps, pourtant, un bouleversant travail s’est mis en branle : poussées par l’existence de cette
commission et par le film, les différentes générations se sont arraché des mots pour dire une
histoire jusque-là refoulée dans un non-dit étouffant. »
Isabelle Régnier
Distinction(s)
Première Mondiale au FID Marseille 2008
Festival des 3 Continents 2008
Prix du cinquantenaire du Cinéma Marocain
FESPACO 2009 : Grand Prix du documentaire
Festival PanAfrica International : Prix "Micheline Vaillancourt" du meilleur documentaire
Festival de Milan 2009 : Grand Prix du documentaire
Entre 1960 et 1980, sous le régime d’Hassan II, des centaines d’opposants politiques sont morts et des milliers ont disparu. En 2004, une Instance équité et réconciliation, mise en place par Mohamed VI, a enquêté sur ces violences d’Etat afin d’en indemniser les familles victimes. Le film suit cette enquête au sein de quatre familles marocaines.


