FILM
Herr Zwilling und Frau Zuckermann

Rosa Roth Zuckermann, 90 ans, et Mathias Zwilling, 70 ans, comptent parmi les derniers juifs nés à Czernovitz, petite ville entre Roumanie, Moldavie et Ukraine, terriblement frappée par la déportation lors de la Seconde Guerre mondiale. Il se retrouvent chaque soir pour parler littérature, politique, évoquer le passé et le présent.
Voici là une curieuse rencontre orchestrée par Volker Koepp, le réalisateur de ce documentaire: un allemand à la rencontre de deux rescapés de l'Holocauste. Curieuse également pour ce qui est du couple ici représenté, deux entités totalement antithétiques: il y a Madame Zuckermann, pétulante vieille dame, terriblement attachante, dont l'optimisme et la vitalité forcent l'admiration, cachant avec dignité les blessures qui l'ont meurtrie à n'en pas douter durant des années. Il y a Monsieur Zwilling, beaucoup plus sombre, comme il l'évoque durant le documentaire: "ma mère a toujours dit 'tu es un grand pessimiste, mais malheureusement tu as toujours raison'".
C'est de cette hésitation entre constat douloureux des horreurs passées et espoir en l'avenir, entre témoignages bouleversants et anecdotes plus légères, que nait le charme de ce documentaire. Une réelle générosité en émane, laissant un goût spleenesque quant à la représentation de personnages dans une tourmente qui ne semble pas encore terminée, des années après. Dommage que ce sentiment soit distillé sur 2h10, une distance difficile à parcourir pour un tel documentaire.
Mathias Zwilling, 70 ans, et son amie Rosa Zuckermann, 90 ans, habitent Czernovitz, à l'ouest de l'Ukraine, tout près de la frontière roumaine. Peut-être devrait-on dire qu'ils « hantent » ce qui fut autrefois un haut lieu de la culture yiddish, dont il ne reste aujourd'hui que des vestiges : la moitié des Juifs ukrainiens périrent dans l'Holocauste. Derniers réceptacles de cette mémoire laminée, monsieur Zwilling et madame Zuckermann s'asseyent l'un près de l'autre, soir après soir, pour brasser les souvenirs, lire le journal, parler sans fin de littérature et de politique. Ils forment un drôle de couple, fragile et captivant, lié par une langue commune, l'allemand : jusqu'en 1918, Czernovitz, ou Tchernovtsy, appartenait à l'Empire austro-hongois. Elle fut ensuite roumaine, soviétique, occupée par les nazis, et enfin ukrainienne. Parti faire un documentaire sur cette ville si particulière et l'un de ses plus illustres natifs, le poète Paul Celan, Volker Koepp rencontra ses « héros » presque par hasard. Sa caméra en est restée sidérée : leur dignité, leur humour, leur tristesse, leur mémoire surtout, devinrent le centre du film. L'appétit de vivre, la vivacité intellectuelle, la force de Rosa Zuckermann, qui perdit toute sa famille en déportation ; la touchante mélancolie de monsieur Zwilling, ses efforts pour que survive une culture juive à Czernovitz : ce témoignage au long cours, capté au plus près, avec tendresse et respect, est remarquable. Déjà diffusé l'an dernier sur Arte à une heure tardive, il mérite une attention renouvelée. D'autant qu'un pan de cette mémoire a déjà disparu : monsieur Zwilling est en effet décédé en août 1999.
Cécile Mury, Télérama, Mars 2002
Dans la ville de Czernovitz en Ukraine, jadis une métropole de la culture juive, rares sont ceux qui ont survécu à la déportation. Parmi eux, Mathias Zwilling et Rosa Zuckermann. Tous les soirs, Matthias, né vers 1930, rend visite à Rosa, déjà nonagénaire. Ils parlent du passé, de politique et de littérature, des problèmes économiques actuels.

